«Le tourisme est en train d'être détruit»

Oliver Borner – 24 avril 2026
Le secteur de l'hôtellerie-restauration s'oppose fermement à l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» de l'UDC. Pour les représentants de l'hôtellerie, de la restauration, des remontées mécaniques et des destinations touristiques, une chose est claire: cette initiative met en péril la création de valeur, les investissements et l'ouverture de la Suisse sur le monde.

Une bouée de sauvetage comme symbole du sauvetage du tourisme: c’est ainsi que les représentants des secteurs de la restauration, de l’hôtellerie et du tourisme se sont positionnés aujourd’hui à Bâle, lors d’une conférence de presse contre l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» de l’UDC. Le message des opposants à l’initiative est clair: sans main-d’œuvre étrangère qualifiée, le tourisme et tous les secteurs qui y sont liés s’arrêtent. «Cette initiative touche particulièrement durement le tourisme. Car l’accord sur la libre circulation des personnes est fondamental pour nos secteurs», déclare Philipp Niederberger, directeur de la Fédération suisse du tourisme.

Des prix en hausse et une qualité en baisse

Il fait ainsi référence à la proportion de main-d'œuvre étrangère qualifiée dans ces secteurs. Dans l'hôtellerie et la restauration, plus de 30% des employés proviennent de l'UE et de l'AELE. Beat Imhof, président de GastroSuisse, explique au cours de la discussion ce que signifierait la disparition de cette main-d'œuvre. «Deux établissements sur trois emploient des personnes issues de l’UE. Si cette source de recrutement venait à disparaître, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée s’aggraverait encore davantage.» Les établissements devraient réduire leurs offres, limiter leurs horaires d'ouverture ou réduire leurs prestations. «Nous devrions alors nous attendre à une hausse des prix, à une baisse de la fréquentation et, à terme, à des fermetures», poursuit Beat Imhof. La concurrence au sein du secteur s'intensifierait encore davantage, ce qui toucherait particulièrement durement les petits établissements.

C'est également ce que craint Martin von Moos, président d'HotellerieSuisse. «Cette initiative est un loup déguisé en agneau et elle est extrêmement dangereuse», met-il en garde. L'hôtelier établit un parallèle avec la pandémie désormais maîtrisée. «La crise l’a montré: avec moins de personnel qualifié, les prix augmentent et la qualité en pâtit. Des prix élevés ne se justifient pas si la qualité baisse. Conséquence: moins de clients, moins de recettes et donc une menace pour la survie de nombreuses entreprises, en particulier les petites.»

De plus, Martin von Moos estime que les investissements dans le secteur sont menacés. «En demandant une limitation, l’initiative crée des incertitudes en matière de planification pour les entreprises, en particulier celles dont l’activité est saisonnière.» Cette incertitude freine les investissements pour l’avenir, ce qui empêche les entreprises de rester compétitives. Les contingents de 40'000 travailleurs étrangers vantés par les auteurs de l’initiative ne serviraient alors à rien. «Etant donné que ces contingents s’appliqueraient à tous les secteurs, et pas seulement à la restauration ou à l’hôtellerie, la concurrence pour le personnel qualifié s’intensifierait. Cela ferait non seulement grimper les prix, mais priverait également les entreprises de la flexibilité qui est justement essentielle pour les établissements saisonniers.»

Effet dissuasif pour les clients

C'est pourquoi les répercussions se feraient particulièrement sentir dans les régions dépendantes du tourisme. Mais même dans des villes comme Bâle, les pénuries se feraient rapidement sentir, comme l'a expliqué Letizia Elia, directrice de Bâle Tourisme: «Ici, à Bâle, nous vivons d'une bonne coopération internationale. Nous employons également de nombreux frontaliers venus d'Allemagne et de France. Sans eux, le tourisme urbain en pâtirait.»

Par ailleurs, l'acceptation de l'initiative aurait un impact négatif sur l'image de la Suisse en tant que destination touristique, souligne Frédéric Füssenich, CEO de Rigi Bahnen. «La Suisse, en tant que pays membre de l'espace Schengen, est aujourd'hui perçue comme une nation ouverte et accueillante. Elle tire profit du fait que les touristes peuvent entrer en Suisse sans visa. Si ce privilège venait à disparaître avec l'acceptation de l'initiative, cela dissuaderait les visiteurs de se rendre en Suisse, en particulier les visiteurs internationaux qui font souvent étape en Suisse lors d'un voyage en Europe.»

Frédéric Füssenich établit un parallèle avec le Brexit au Royaume-Uni. Depuis avril 2025, les Suisses doivent y déposer une demande ETA pour se rendre dans ce pays. Si l’initiative était acceptée, la Suisse risquerait de connaître un scénario similaire. «La Suisse ne serait alors pas seulement chère, mais aussi compliquée pour les touristes», explique-t-il.

La classe politique doit se mobiliser

Malgré le rejet clair de l’initiative, le secteur du tourisme reconnaît la nécessité d’aborder ce sujet. «On sent bien que cette préoccupation est présente au sein de la population, mais l’initiative propose les mauvaises solutions!», déclare Beat Imhof. Le président de l’association des restaurateurs voit la solution dans l’intégration des personnes relevant du droit d’asile. «La restauration est un moteur d’intégration. En collaboration avec le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), nous offrons déjà aujourd’hui aux réfugiés une chance d’accéder à un apprentissage dans la restauration. Nous devons donner à ces personnes la possibilité de s’intégrer.» Des projets tels que GastroGo! ou Progresso ont démontré que cela fonctionne.

Dans le même temps, l’ensemble des intervenants estime que les solutions aux préoccupations des auteurs de l’initiative se trouvent ailleurs. «Il faut trouver des mesures concrètes pour remédier à la pénurie de logements et aux prix de l’immobilier, tout en investissant davantage dans les infrastructures», déclare Fréderic Füssenich. C’est aux responsables politiques qu’il revient de résoudre ce problème.