L’Alimentarium a dévoilé mi-janvier une installation numérique immersive et interactive inédite, dont le nom est inspiré du célèbre aphorisme du gastronome Brillat-Savarin en 1825: «La découverte d’un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d'une étoile.» Réalisée par l'artiste Kirell Benzi, «La galaxie du goût: de la biosphère à l'assiette» est une création visuelle interactive en triptyque. La représentation de «l'arbre ou buisson du vivant» réunit plus de 1200 taxons, soit les espèces animales et végétales comestibles. La sphère dynamique multicolore, baptisée la «galaxie du goût», révèle les connexions entre des recettes provenant de 12 régions du monde, les ingrédients qui les composent et les plantes et les animaux dont ils sont issus.
Tout à droite de la projection apparaissent des milliers d'images générées par l'intelligence artificielle. «En somme, c'est l'art des modèles de génération d'images, qui sont aujourd'hui réalistes», indique le Français, titulaire d'un doctorat en data science. «Mais le cœur du projet, c’est la visualisation: transformer des tableaux de données en un univers lisible, esthétique et interactif. On remarque une cohérence et un style commun à toutes les images, et surtout une mise en scène graphique qui permet de comprendre les liens entre recettes, ingrédients et biodiversité. Sans l'aide de l'IA, il aurait été impossible de produire 600 visuels cohérents, issus de douze régions du monde que nous avons choisi de catégoriser. En cliquant sur une région, on tire au hasard une recette, puis les trois interfaces déroulent tout le détail: le plat, les ingrédients, et leurs connexions avec les plantes et les animaux dont ils proviennent. Il a fallu concevoir la structure de données, coder les algorithmes de mise en relation et développer l’interface en temps réel, tout en soignant le design et l’expérience de navigation. Et ensuite, surtout, tout vérifier et corriger à la main afin de s'assurer de l'exactitude de chaque recette selon ce qui existait en ligne. Vérifier l’ensemble a représenté deux mois de travail à temps plein!»
Comment nourrir 10 milliards d'individus dans 25 ans?
Le reste de l'exposition «SYSTEMA ALIMENTARIUM – Vers une grande révolution alimentaire?», inaugurée en juin 2025, comprend notamment l'œuvre vidéo monumentale The Garden of Life and Death (#1, #2, #3) de l'artiste britannique d'origine éthiopienne Theo Eshetu. Commandée pour les 40 ans du musée, cette installation immersive explore les tensions entre l'abondance et la précarité alimentaire à travers des images symboliques.
L'exposition présente également les grands cycles qui sont impactés par la production alimentaire mondiale. «Par exemple, le cycle de certains éléments ou minéraux comme l'azote et le phosphore, présent notamment dans les engrais, et rejetés par les animaux à travers le fumier et qui provoquent l'eutrophisation des eaux», indique Boris Wastiau, anthropologue, directeur de l’Alimentarium et auteur de l’exposition. La production de gaz à effet de serre fait également partie des problématiques abordées dans l'expo. «Le système alimentaire en est le premier producteur, bien avant les voitures.» Les questions de la surpêche et de l'impact sur la biodiversité des produits phytosanitaires sont aussi mises en avant. «L'exposition vise à accompagner la réflexion du monde scientifique qui se pose la question comment nourrir 10 milliards d'individus dans 25 ans, poursuit Boris Wastiau. «C'est-à-dire nourrir 25% de personnes en plus alors que nous n'avons pas 25% de terres agricoles en plus et que le système alimentaire est la première cause de perte de biodiversité et la première cause de réduction d'espérance de vie en bonne santé puisque 80% des maladies non transmissibles sont directement liées à une mauvaise alimentation des individus et des populations.»
«Des travailleurs sans lesquels on ne mangerait pas»
Une autre partie de l'exposition met en lumière toute la chaîne de production et «toutes les personnes qui ne sont en général ni propriétaires des instruments ni des champs ni des produits mais travaillent dans ce système pour qu'on puisse avoir nos fêtes, nos célébrations, nos événements, nos mariages, nos restaurants, que nous puissions manger dans les avions, dans les trains, à la montagne, et qui sont exposés des produits phytosanitaires, à la pauvreté ou encore au travail infantile», souligne le directeur du musée. «Ce sont des travailleurs sans lesquels on ne mangerait pas. Il s'agit de prendre conscience que derrière chaque aliment, il y a des chaînes entières qui nous relient à l'autre côté de la planète, sans lesquelles on ne mangerait pas.»
Que mangera-t-on dans 25 ans? «Entre tous les modes de cuisson et de conservation présentées en photo – cru, cuit, fermenté, fumé, etc.–, il y a un intrus: la cuisine moléculaire. Peut-on imaginer que la cuisine moléculaire va révolutionner la manière dont on nourrit l'humanité? Grosso modo, dans 25 ans, nous mangerons du cru, du cuit et du fermenté. Et ce qui est intéressant, c'est que nous maîtrisons ces processus depuis le Néolithique, soit depuis 12'000 ans.»